Chap. 1


Langage, pensée et choses ; la vérité et l’erreur

Ce chapitre a fait l’objet de nombreux commentaires, et notamment celui d’Ammonius, qui n’est que le plus ancien conservé.

Aristote y veut établir la nature du nom et du verbe, qui sont les conditions minimales d’un λόγος αποφαντικός, ainsi que celle de l’affirmation, de la négation, de la proposition et du discours.

La phrase qui suit est d’importance capitale, saisissante, et mérite d’être retranscrite :

Ἔστι μὲν οὖν τὰ ἐν τῇ φωνῇ τῶν ἐν τῇ ψυχῇ παθημάτων σύμβολα, καὶ τὰ γραφόμενα τῶν ἐν τῇ φωνῇ.

On voit tout d’abord le parallèle entre τὰ ἐν τῇ φωνῇ et τὰ ἐν τῇ ψυχῇ παθήματα, c’est-à-dire entre, selon les traductions, les « sons émis par la voix » (Tricot), les « linguistic utterances [words] » (Sheehan traduisant Heidegger), les « mots dans la parole » (Barthélémy Saint-Hilaire) d’une part, et les « états de l’âme » d’autre part, les premiers étant les symboles des seconds.
Que sont ces σύμβολα ? Ils sont originellement chacun des deux morceaux d’un objet divisé et donnés à chaque partie au contrat pour preuve de reconnaissance lorsqu’on les « jette ensemble » (c’est là son étymologie). Quasi-synonyme du τεκμήριον, — l’indice, le signe essentiel ou défini, la preuve, — il est plus ou moins distinct du σημείον, signal, signe, selon que l’on les considère plus ou moins étroitement liés à la chose dont ils sont le représentant allusif. Il y a plus : d’un côté, le τεκμήριον serait plus proche de la particularité sensible, y étant essentiellement attaché ; de l’autre, si le σήμα le serait de l’idée, d’origine encore visible, Aristote parle (Poétique, 16) des signes naturels (σύμφυτα). Y-a-t-il là une contradiction, nous savants du caractère antithétique du mot — sensible et intelligible ? Leur caractère relativement arbitraire leur donne-t-il le même pouvoir de se référer à des choses diverses ?
On se reportera à la Poétique, chap. XVI, pour des exemples de σήματα.

La seconde partie de la phrase nous apprend que les « mots écrits » (τά γραφόμενα) sont aux « mots de la parole » ce que ceux-ci sont aux états de l’âme, c’est-à-dire des symboles. D’autres questions sont à soulever ici, concernant particulièrement les graphoména, d’un verbe signifiant à la fois écrire et peindre.

Aristote explique ensuite la différence entre l’arbitraire des mots et le naturel des états de l’âme. Il ajoute :


De même que les mots écrits ne sont les mêmes chez tous les hommes, de même les langues [ou voix] ne le sont. Mais ce dont ceux-ci sont signes, les états de l’âme, sont les mêmes pour tous. [16a]


Enfin, il s’agit de comprendre que la vérité et la fausseté résident non dans des termes simples (cf. Cat. 4, 2a) comme les catégories qui n’affirment ou ne nient rien, mais dans la composition et la division. Ainsi, séparer l’attribut du sujet quand il ne l’est pas, c’est dire faux ; l’inverse, dire vrai (voir Mét. E, 4, l’être comme vrai).





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